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Un blog intégralement consacré aux meurtriers multirécidivistes au Canada.

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Chapitre 8

William Fyfe : Tueur à tout faire

 

 

Hazel Scattolon (+ 25-03-81) (© Le journal de Montréal)

Lorsqu'Alan Scattolon, 43 ans, consulte le journal "The Gazette" au cours des congés de Noël 1999, il a bien du mal à cacher sa surprise : il connaît bien William Patrick Fyfe, l'homme dont on annonce l'arrestation pour le meurtre de Mary Glen. "Bill" et lui ont fait partie de l'équipe de hockey des "Flanders 63" lorsqu'ils étaient enfants. Ce n'était pas son ami ; il s'en souvient plus tôt comme d'un gosse à problèmes, un petit gars vindicatif mais pas très courageux, un "effronté-poltron". Mais plus que le meurtre lui-même, ce sont les conditions de l'agression sauvage dont a été victime Mary Glen, 53 ans, qui retiennent son attention et le glacent d'effroi. Cette habitante de Baie-d'Urfé, dans la banlieue de Montréal, a été retrouvée chez elle, le 15 décembre, par une amie. Son corps était affreusement mutilé : au moins huit lacérations sur le visage, os du crâne fracturés en plusieurs endroits laissant voir les méninges, quinze impact de couteau sur les mains et pas moins de vingt et un coups sur l'abdomen. L'œuvre d'un enragé. Mais Alan Scattolon ne connaissait pas Mary Glen. En revanche, il se souvient de sa propre mère, Hazel Scattolon, 53 ans comme Mary Glen, qui a été agressée sexuellement et lardée de vingt-sept coups de couteau le 25 mars 1981 dans son appartement du quartier Mont-Royal à Montréal. A cette époque (environ dix ans après qu'Alan et Bill aient joué ensemble au hockey), William Fyfe avait 24 ans. Se pourrait-il que…? Les souvenirs assaillent Alan ; des images terribles.

En mars 1981, Alan Scattolon et sa femme venaient d'avoir un bébé. Ils étaient très proche d'Hazel qui appréciait sa belle-fille et ils venaient souvent lui rendre visite. Ce 25 mars, Alan a tenté toute la journée de joindre sa mère au téléphone, sans succès. Lorsqu'il arrive avec son épouse pour dîner comme convenu dans l'appartement qu'Hazel occupe au 25 rue Glengarry, il s'aperçoit que la porte n'est pas verrouillée. Il entre et entend la musique d'une radio. Ses appels restent sans réponse et Alan se rend dans la chambre à coucher. Le cadavre d'Hazel gît dénudé sur le lit dans une mare de sang. La pièce porte des traces de lutte alors que le reste de l'appartement est en ordre. Il n'y a aucune trace apparente d'effraction… Hazel Scattolon connaissait-elle son meurtrier ? L'a-t-elle laissé entrer en toute confiance ?
 

William Patrick Fyfe, quelques heures après son arrestation par la police provinciale de l'Ontario, le 22 décembre 1999 (© Marc Pigeon).

Toutes ces idées se télescopent dans la tête d'Alan Scattolon, d'autant plus qu'au cours des mois de janvier et de février 2000, on parle beaucoup de William Fyfe en termes de plus en plus sinistres : "Des dizaines de Québécoises victimes d'un tueur en série ?", "Vingt-sept dossiers de meurtres activés par la police" titre le Journal de Montréal. Car le modus operandi de William Fyfe a été relié à plusieurs autres meurtres commis au Québec au cours de l'automne 1999, des crimes sauvages qui inspirent l'horreur. Alan Scattolon va contacter la police, en particulier le sergent-détective Yves Beaulieu de la Section des Homicides de la police métropolitaine de Montréal qui est en charge l'affaire. L'enquêteur va prendre en considération les craintes de son interlocuteur et va réactiver ce dossier vieux de près de vingt ans qui contient de nombreux indices, en particulier des spermatozoïdes recueillis sur la victime, qui seront confiés aux services de biologie de l'Identité Judiciaire. Déjà, William Fyfe a été trahi par ses empreintes digitales et par l'ADN, que ce soit celui de ses victimes ou son propre sang laissé en quantité infime aux domiciles des femmes qu'il a agressées. L'affaire Fyfe va en effet mettre en lumière l'extraordinaire potentiel des techniques de la police scientifique. Elle va également creuser un fossé entre la Police Métropolitaine de Montréal d'une part et la Sûreté du Québec d'autre part, dont le désaccord en matière de méthodes d'enquête va devenir flagrant. Enfin, elle va prouver la fragilité de notre société moderne face à ces tueurs sans signe particulier mais sans pitié. Pour beaucoup, y compris pour les policiers de Saint-Hippolythe où il était employé par la municipalité, William Fyfe était un bon gars, impliqué dans le bénévolat et la vie de la commune. Pour d'autres, c'était un sexiste borné qui harcelait les femmes mais partait la queue basse pour peu qu'elles se rebiffent. Pour d'autres enfin, c'était un être inquiétant, un "homme aux yeux creux", un regard mort, vide d'expression. Une chose est certaine, personne ne connaîtra vraiment William Patrick Fyfe ; ni ses proches, ni ceux avec qui il a travaillé, pas même les policiers qui ont passé des mois à suivre sa longue route meurtrière retracée dans le livre de Marc Pigeon, "William Fyfe, tueur en série. Autopsie d'une enquête policière" : au moins neuf meurtres, peut-être plus, sur une période de vingt ans, de 1979 à 1999, une impressionnante série de viols en 1984 et 1985 et puis aussi de nombreux vides qui laissent craindre le pire.

Curieusement, l'affaire William Fyfe n'a pas fait longtemps la une des journaux. Son procès, en septembre 2001, a été largement masqué par la couverture médiatique des attentats terroristes à New York et Washington. William Fyfe purge toujours quatre peines concurrentes de prison à vie dans un pénitencier de la Saskatchewan et sera éligible à une libération conditionnelle en 2024. Il aura alors près de 70 ans, mais comme il a refusé, jusqu'à présent, de subir une expertise psychiatrique et de suivre un traitement, il est fort probable que la demande sera refusée. Car à l'image de tous les serial killers, Fyfe ne ressent ni pitié ni remords. Cet ancien émondeur et homme à tout faire reste secret et renfermé sur sa petite personne. « Vous ne saurez jamais pourquoi j'ai fait tout ça », avait-il l'habitude de dire aux policiers lorsqu'il mettait un terme aux aveux qu'il savait monnayer contre des avantages matériels. « Vous ne saurez jamais », et dans un certain sens, quand on imagine qu'il pourrait avoir assassiné vingt cinq femmes en vingt ans, sans doute cela est-il préférable.

 

 

Cinq meurtres sauvages

 

Le 15 octobre 1999, un peu avant 22 heures, les services d'urgence du SPCUM (Service de Police de la Communauté Urbaine de Montréal) doivent intervenir sur une scène de crime particulièrement sanglante. Quelque temps auparavant, Robert Yarnold, un industriel, a découvert le corps martyrisé de son épouse Anna dans le jardin de la propriété qu'ils ont récemment acquise à Senneville près de Montréal. La police est en train d'interroger le mari d'Anna Stagg-Yarnold puisque dans une forte proportion des cas, le meurtrier est un proche de la victime et c'est souvent lui qui avertit les secours. Il sera cependant mis hors de cause quelques heures plus tard.

D'origine anglaise, Anna Stagg-Yarnold est honorablement connue dans la communauté. On ne connaît pas d'ennemi à cette femme passionnée par le théâtre amateur. Il semble que le vol soit le motif du meurtre puisque la fouille des lieux montre qu'il manque une carte bancaire. L'étude des relevés d'opérations révèle qu'on a tenté de l'utiliser sans succès à 18 h 55 dans un guichet automatique de la Banque de Montréal à Sainte-Anne-de-Bellevue, le code saisi étant erroné. Peu de temps après, une nouvelle tentative a été couronnée de succès dans une succursale de la Banque Nationale pour un premier montant de 400 dollars suivi d'un second retrait de 200 dollars, effectué quelques minutes plus tard. Le guichet sécurisé possédait une caméra vidéo montrant un homme de taille moyenne, mais la qualité des images est insuffisante pour permettre de distinguer ses traits. Quoi qu'il en soit, ce comportement, caractéristique d'un voleur de carte, indique qu'Anna Yarnold a été tuée entre 16 heures (heure du dernier appel téléphonique de son mari) et 18 heures 50, mais personne dans le voisinage n'a vu quoique ce soit de suspect au cours  de cette période. L'identité judiciaire ne découvrira rien de particulier non plus puisque toutes les empreintes relevées dans la maison appartiennent à la victime. L'autopsie d'Anna Yarnold montrera que la malheureuse a reçu plusieurs coups au visage et a eu six côtes fracturées. Le décès résulterait à la fois des coups portés à l'aide d'un objet contondant, et d'une asphyxie résultant de la pression exercé sur le visage qui était coincé contre la terre meuble du jardin. La nature des blessures suggère fortement que la victime a été torturée afin qu'elle livre son code confidentiel, puisque l'individu qui a utilisé la carte en avait connaissance.

Ce meurtre aurait sans doute retenu peu d'attention de la part des médias s'il n'avait été précédé de l'assassinat de Janet Kuchinsky, 43 ans, retrouvée morte en bordure de la piste cyclable de Pierrefonds. Comme Anna Yarnold, Janet Kuchinsky était fortement impliquée dans la vie communautaire, et le parallèle était tentant, même si le premier meurtre avait clairement une connotation sexuelle (ce qui n'était pas le cas pour celui d'Anna Yarnold). Les médias commençaient à exhumer des histoires de crimes non résolus datant de la fin des années 80 et du début des année 90. L'ombre de Serge Archambault, un tueur au profil relativement similaire, s'étendait de nouveau. Un nouveau serial killer sévissait-il dans la région du Grand Montréal ?
 

Anna Yarnold (+ 15-10-99) et Monique Gaudreau (+ 29-10-99) (© Le journal de Montréal).

La question ne resta pas longtemps sans réponse. Deux semaines après le décès d'Anna Yarnold, Nicole Gaudreau découvrit le corps sans vie de sa sœur Monique, 45 ans, qui travaillait au "Centre Hospitalier Laurentien" à Sainte-Agathe-des-Monts, une ville de dix mille habitants située à une centaine de kilomètres au nord de Montréal. La victime habitait un magnifique chalet en bordure du Lac-des-Sables, un endroit réputé pour son air pur et sa tranquillité. Monique Gaudreau gisait sur le plancher de sa chambre, dénudée et maculée de sang.

Le hasard voulut qu'un enquêteur de l'Unité des Crimes contre la Personne de la SQ ait été présent à Sainte-Agathe et qu'il ait supervisé la préservation de la scène de crime. Les techniciens de l'identité criminelle purent ainsi collecter de nombreux indices sans crainte d'une pollution externe. Ainsi, on retrouva, sur le sol de la chambre, l'empreinte d'une chaussure de sport qui n'appartenait pas à la victime. De même, le bois du balcon avait conservé la trace d'une goutte de sang que les enquêteurs attribuaient plutôt à l'assassin. La malheureuse femme avait été lardée de coups de couteaux, cinquante-neuf au total ! S'y ajoutait une longue balafre sur la poitrine, une marque peu profonde qui suggérait que le tueur avait torturé sa victime.

Malgré tous ces indices, l'enquête piétinait : on avait pas retrouvé la paire de baskets incriminées, pas plus qu'il n'était possible d'identifier le tueur grâce à l'ADN contenu dans la goutte de sang. Cependant, le modus operandi (entrée sans effraction, torture et meurtre à l'arme blanche avec une rare sauvagerie) n'était pas vraiment classique et ne semblait pas être l'œuvre d'un cambrioleur surpris en pleine action. Le vol n'était donc pas le seul mobile.

L'histoire rattrapa les enquêteurs. Le 19 novembre 1999, Enrique Sudenberg, le patron d'une entreprise qui fabriquait des vêtements pour femmes, s'inquiéta de ne pas voir son employée, Teresa Liszak-Shanahan, qui s'occupait de la tenue des livres de compte. Il attendit le lundi suivant pour lui rendre visite dans son appartement du complexe Havre-des-Iles, à Laval. Accompagné d'un ami et du concierge, Enrique Sudenberg pénétra dans l'appartement 307 où flottaient déjà des relents de putréfaction. Les secours découvrirent la victime dans sa chambre à coucher. Elle était allongée sur le dos et recouverte d'une couverture. Poignardée à cinquante-cinq reprises, battue et étranglée, la victime était morte par asphyxie et hémorragie massive. Des sucs acides s'étaient échappés de son estomac, accélérant ainsi le processus de décomposition. L'autopsie montra que la victime, âgée de 55 ans, n'avait pas été violée, mais qu'en revanche, deux cartes de débit avaient été dérobées. Là encore, le relevé de transaction permit d'établir l'heure approximative de la mort de Teresa Liszak-Shanahan. En effet, un individu avait tenté en vain de prélever 400 dollars sur le compte que la victime possédait à la Banque Scotia à Laval, le 19 novembre à 9 heures 45. Visiblement, il avait entré un code erroné et l'opération avait été refusée. Moins de deux minutes plus tard, il avait effectué deux retraits successifs de 500 dollars à la Banque de Montréal, ce qui correspondait au débit maximum journalier de la carte. Le meurtrier avait réédité ces opérations dès le lendemain en retirant une somme de mille dollars. Les enquêteurs comprirent donc que Teresa Liszak-Shanahan avait été assassinée vers 9 heures du matin puisque le tueur avait dû s'empresser d'essayer les cartes bancaires. Plusieurs témoignages venaient d'ailleurs accréditer cette thèse.

En effet, la nouvelle de la découverte du corps s'était répandue comme une traînée de poudre, et plusieurs personnes vinrent spontanément au-devant des enquêteurs pour leur rapporter certains faits inquiétants. Ainsi, une femme de 40 ans, habitant le même immeuble, avait ouvert sa porte à un homme coiffé d'une casque de chantier qui lui avait demandé si elle n'avait pas des problèmes d'eau chaude. La femme avait demandé à son conjoint d'aller vérifier et, comme tout était normal, l'ouvrier s'était retiré en s'excusant. Pourtant, il était revenu un peu plus tard. Constatant que la femme n'était toujours pas seule, il s'était excusé en prétextant que les portes se ressemblaient toutes. « Pourtant, on est la seule porte bleue, les autres sont brunes », précisa la témoin. Elle avait alors prévenu le concierge, car l'individu lui semblait louche. Il n'avait pas une tenue de plombier, aucun outil, et son casque semblait neuf. De plus, aucun travail de plomberie n'avait été entrepris dans l'immeuble. Deux autres témoins, un homme et une femme, avaient contacté le concierge vers 8 heures 30 pour signaler la présence d'un individu suspect qui rôdait dans l'immeuble, un type bizarre affecté d'un bégaiement. Le concierge avait effectué une ronde qui n'avait rien donné.

 

Teresa Liszack-Shanahan (+ 22-11-99) et Mary Glen (+ 15-12-99) (© Le Journal de Montréal). 
 
Ainsi, les policiers étaient en mesure de reconstituer le scénario tragique qui avait mené à la mort de Teresa Liszak-Shanahan. Le tueur avait réussi à entrer en se faisant passer pour un plombier et avait maîtrisé sa victime. Il l'avait alors consciencieusement torturée pour lui faire avouer les codes de ses cartes bancaires avant de l'achever. En revanche, l'examen minutieux de l'appartement ne permit de retrouver ni trace, ni empreinte. L'assassinat de Mary Glen à Baie-d'Urfé, le 15 décembre, devait en revanche fournir davantage d'indices.

Massacrée à coups de couteau alors qu'elle se trouvait dans la cuisine, Mary Glen s'était pratiquement vidée de son sang dans lequel l'agresseur avait piétiné alors qu'il s'affairait autour du corps. Alors que le cadavre avait été retrouvé au rez-de-chaussée, on découvrit des traces de sang au premier étage, ce qui indiquait que le tueur avait fouillé la maison. Sur le montant de porte de la cuisine, les techniciens en scène de crime découvrirent 4 empreintes digitales et une empreinte palmaire qu'ils identifièrent comme étant celles de l'assassin présumé. Injecté dans le système AFIS (Système Automatisé d'Identification des Empreintes Digitales), les empreintes furent rapidement scannées et comparées aux empreintes de tous les individus appréhendés par toutes les polices du Canada. Parmi les candidats, un seul présentait les quinze points de similitude indispensables pour une identification formelle. Il se nommait William Patrick Fyfe et résidait à Innisfil près de Barrie en Ontario. Il conduisait un pick-up Ford Ranger immatriculé TLC 318 qui allait faire l'objet d'une surveillance discrète mais permanente. Dès cet instant, la police n'allait plus lâcher d'une semelle ce petit voyou sans avenir qui avait sauté le pas de la grande criminalité.

 

 

Petits boulots et petits délits

 

Fils de William Edward Fyfe, 27 ans, et de Verna Middleton, à peine 19, William Patrick est né le 27 février 1955 à Toronto. Ballotté au gré des crises du couple, de Toronto à Victoria, au large de Vancouver, l'enfant va connaître une jeunesse difficile, coincé entre une mère trop jeune et un père violent condamné une vingtaine de fois pour de petits délits. Prise en étau entre les menaces de son mari et sa peur de la police, Verna Middleton décide de confier son enfant à sa sœur Frances et son mari qui vivent à Montréal. Le garçon continue de voir ses parents régulièrement, mais refuse de retourner vivre chez sa mère. Il craint son père qui se montre brutal avec lui. William Patrick va suivre une scolarité difficile en milieu anglophone, mais il démontre très tôt de très bonnes aptitudes pour le sport, en particulier le hockey, le volley et le badminton. Bien classé au hockey, il jouera même dans  l'équipe de "Flanders 63" où il rencontrera Allan Scattolon.

La personnalité de William Patrick Fyfe ne fait pas l'unanimité parmi ses camarades. C'est un "coucou", un mauvais garçon qui fait le fou, un amuseur public qui cherche les problèmes. Au cours de son adolescence, alors qu'il suit les cours de la Montreal High School, il urine dans le bus scolaire et montre ses fesses. Le chauffeur devra même faire appel à la police pour le calmer. Il fait le spectacle mais n'a pas de véritable ami. En effet, être l'ami de "Bill" revient à s'attirer beaucoup d'ennuis car ce n'est pas quelqu'un de fiable. Son assurance, qui lui vaut du succès auprès des filles, n'est qu'une apparence : fort devant les faibles qu'il agresse volontiers, il se révèle beaucoup plus couard devant ceux qui lui tiennent tête. Il aime les coups tordus, mais il redoute les confrontations directes.

Dès l'âge de 18 ans, William Fyfe est reconnu coupable de vol. Libéré sous condition, il ne respecte pas sa période de probation de deux ans  et le jour de son vingt et unième anniversaire, il est à nouveau condamné pour vol. Employé dans une entreprise de plomberie dirigée par un homme qui l'a pris en amitié du temps où il pratiquait le hockey, il semble s'assagir. Jouissant de la confiance du patron, c'est un employé sérieux qu'on hésite pas à envoyer chez des clients. Ses collègues le prennent pour un bon gars. Seule, la femme du patron l'évite car ses yeux lui font peur : « Des yeux de mort, expliquera-t-elle plus tard. Ses yeux me donnait l'impression qu'il pourrait faire du mal sans en être conscient ». En réalité, Fyfe n'a pas stoppé sa carrière criminelle.

Spécialisé dans les vols avec effraction, une qualification qui devait lui servir plus tard, il est condamné alors même qu'il est sous le coup d'une probation, et les peines, d'abord insignifiantes, augmentent rapidement. En 1978, il est forcé de suivre une cure de désintoxication, car s'il ne boit pas, il consomme régulièrement de la drogue. Malgré une évaluation positive, Fyfe replonge et il profite des autorisations de sortie au cours de sa cure pour commettre de nouveaux vols qui lui vaudront 10 puis 12 mois de prison.

La relation de William Fyfe avec les femmes est également difficile. D'abord charmant et plein de bonne volonté, il se montre rapidement sous son vrai visage, et ses conquêtes se lassent vite du prince pas trop charmant. Egoïste et goinfre, il se montre avare pour son couple, mais peu dépenser des sommes faramineuses pour des choses inutiles ou de la nourriture. Pourtant, sa relation avec la gent féminine n'est pas difficile, du moins tant qu'il n'est pas en concurrence avec une femme. Il épouse ainsi Sandra à Montréal le 27 décembre 1983. Fyfe a 28 ans, sa femme 20. Un enfant naît sept mois plus tard, mais il connaîtra peu son père : un an après la naissance, le couple divorce. Dans tous les cas, ce seront ses compagnes qui prendront l'initiative de la rupture, une situation qui va certainement conditionner les actes futurs de Fyfe. Installé à Saint Hyppolyte dans les Laurentides, "Bill l'Anglais" s'y fait de nombreuses connaissances, pourtant, il a la réputation d'être un homme difficile à cerner : d'un abord agréable, il peut changer brusquement d'humeur et devenir très nerveux. Il s'absente soudainement, sans explication ou pique des colères mémorables Avec le recul, on peut se demander comment il occupait ce temps libre et ce dont il était capable alors… Ainsi, William Fyfe revient un jour blessé à la cuisse et soutient à sa compagne du moment que c'est un accident, mais celle-ci est inquiète, d'autant plus que Fyfe est en possession de chèques-cadeaux du magasin Eaton et qu'il est pressé de partir en week-end. Plusieurs de ses relations féminines seront étonnées par son comportement étrange. Elles reçoivent ainsi des présents d'occasion, souvent des bijoux, dont elles ignorent la provenance. Alors même que Fyfe ne participe guère à la tenue du ménage, il insiste pour faire sa lessive lui-même. Passionné par les fims ultra-violents, il visionne seul et des dizaines de fois le film "8mm" qui traite du problème des "snuff movies", ces films pornographiques où des femmes sont réellement assassinées et filmées alors qu'elles sont violées ou agonisent. Au moment, ses petites amies considèrent qu'il s'agit de simples manies de vieux garçon.

Brouillé avec son patron, William Fyfe va s'installer à son compte. Il prend en charge des travaux d'extérieur chez les particuliers et va devenir l'homme à tout faire du village. De 1990 à 1999, William Fyfe est employé par la municipalité de Saint-Hyppolythe pour laquelle il élague et défriche. On lui devra ainsi plusieurs pistes de ski de fond dans les Laurentides. Apprécié par le maire, Yves Saint-Onge, et par les policiers du cru qu'il fréquente assidûment, il est impliqué dans le bénévolat, surtout auprès des jeunes.

A la suite d'une rupture avec une certaine Lucie, Fyfe retourne à Innisfil, en Ontario. Il demande à sa mère de l'héberger, ce qui ne manque pas d'étonner Verna Middleton qui n'a pas revu son fils depuis 1984. Il tient à s'installer dans la maison qu'elle occupe depuis 23 ans, à 88 kilomètres de Toronto. Le 7 septembre 1999, il emménage dans une petite chambre à coucher inoccupée au second étage de la demeure. William va également débuter une relation avec Lois qui travaille dans un service de comptabilité et vit avec sa fille. Il accepte assez mal l'indépendance de cette femme qu'il courtise, et comme toujours, il se montre prévenant, voire insistant.

Curieusement, William Fyfe va effectuer plusieurs voyages à Montréal au cours de l'automne 1999 et n'hésitera pas à faire quelque 150 kilomètres depuis Innisfil pour se procurer des journaux québécois. Sa mère, son amie, s'étonneront de ce manège, mais aucune ne reliera ces voyages à l'assassinat de quatre femmes. Pourtant, le 19 novembre 1999, alors de Terasa Liszak-Shanahan venait de mourir, William Fyfe tenta de joindre Lois à plusieurs reprises. Le lendemain, il l'invita à souper à grands frais et lui offrit un peu plus tard une bague de valeur qu'elle refusa. Lorsqu'elle lui demanda d'où elle provenait, il prétendit avoir récemment récupéré une importante somme qui lui était due. Nul ne s'inquiéta alors du fait que cet homme sans revenus réguliers (il était alors au chômage) faisait de ces journées, et de ses nuits.

 

 

Des indices les plus infimes

 

A partir du 17 décembre 1999, William Fyfe est surveillé en permanence par la police qui l'a identifié grâce à ses empreintes digitales. Parallèlement, les enquêteurs commencent à se renseigner sur les habitudes du suspect et reconstituent son histoire personnelle : qui est-il ? Où a-t-il travaillé ? Qui a-t-il fréquenté ? Ils contactent notamment ses différentes compagnes, celles qui pourraient leur fournir des indices, des renseignements susceptibles de le  confondre. Toutes reconnaissent William Fyfe sur la photo prise au guichet automatique de la Banque de Montréal à Senneville, le soir même de la mort d'Anna Yarnold. Lorsque Fyfe franchit les limites du Québec pour retourner à Barrie, les policiers du SPCUM donnent le relais à leurs collègues de l'OPP, la Police Provinciale de l'Ontario. Au matin du 21 décembre, ceux-ci vont bénéficier d'une chance incroyable.

Ce jour-là, à 9 heures 10, William Fyfe quitte le domicile de sa mère pour se rendre à Toronto. Après une visite au siège de l'Assurance-Emploi, il se rend au centre-ville où il achète des journaux puis repart pour Barrie. Après un arrêt dans une laverie automatique où il nettoie et sèche son linge, il se rend à Trinity Church, un dépôt de vêtements et de meubles usagés à l'intention des plus démunis. Il y abandonne trois paires de baskets en bon état. L'agent Richard Bell, qui mène la filature, va récupérer les chaussures. L'une d'entre elles possède une semelle dont la sculpture correspond trait pour trait à la trace relevée chez Monique Gaudreau.

Déjà munis de mandats d'arrestation et de perquisition, les policiers vont attendre le 22 décembre pour agir. Un policier en civil suit William Fyfe jusque dans la librairie Leitman's Book Store à Toronto et l'entend demander qu'on lui mette de côté un exemplaire de "The Gazette" et du "Journal de Montréal" pour le surlendemain. Bien sûr, les enquêteurs se demandent s'il n'est pas en train de préméditer un nouveau meurtre et décident de lancer l'opération. Sur l'autoroute 400 entre Toronto et Barrie, William Fyfe fait un arrêt au restaurant Husky Truck Stop. Pour plus de sûreté, ils attendent que le tueur sorte de l'établissement. Contrairement à l'idée monstrueuse que l'on peut se faire du tueur en série, c'est un homme de taille moyenne à la carrure peu impressionnante, mais les policiers ont appris à ne pas juger les gens sur la mine. C'est le sergent-détective Yves Beaulieu qui l'aborde en français pour mieux le déstabiliser : « Bill, c'est la police de Montréal, tu es en état d'arrestation ! ». Pour éviter tout problème ultérieur, il lui lit ses droits en anglais. Ce à quoi Fyfe répondra : « Tu ferais aussi bien de me tuer ».

 La Ford Ranger de William Patrick Fyfe au moment de son arrestation au Husky Truck Stop à Barrie, Ontario (© Ontario Provincial Police).   


Dans l'après-midi, la police investit la maison de Verna Middleton. C'est une bâtisse plus ou moins insalubre envahie par les chiens et les chats. La fouille de la chambre de William Fyfe fournira de nombreuses preuves : trois bagues de valeur retrouvées dans un tiroir et une dent provenant d'un cabinet dentaire et appartenant au prévenu, un élément de grande valeur puisqu'on peut aisément en extraire l'ADN (on ne peut normalement pas faire de prélèvements biologiques sans l'accord du suspect). Les vêtements saisis vont aussi livrer leurs petits secrets : ainsi, malgré des lavages répétés, l'intérieur des coutures des jeans de Fyfe contiennent de minuscules taches de sang dont on peut extraire et amplifier l'ADN pour analyse. De même, deux des trois paires de baskets récupérées présentent de minuscules traces de sang révélées par le luminol, un produit très sensible réagissant en présence du fer contenu dans l'hémoglobine. Tous ces indices analysés permettent de relier formellement les ADN : William Patrick Fyfe a tué, sans doute possible, Anna Yarnold et Monique Gaudreau. Pour couronner le tout, l'ADN contenu dans les gouttes des sang retrouvées sur la balcon et le parquet de la demeure de Monique Gaudreau est également identique à celui de William Fyfe. De même, quelques cellules humaines sont retrouvées à l'intérieur d'une des bagues découvertes dans la chambre de Fyfe. La technique d'amplification et d'analyse de l'ADN permettra même de l'identifier comme ayant été portée par Teresa Liszack Shanahan. Mais la preuve décisive est à venir.

Les policiers ont ressorti les plaques sur lesquelles ont été fixés les prélèvements effectués au cours de l'autopsie d'Hazel Scattolon en 1981. Grâce à l'habileté des scientifiques et au potentiel énorme des analyses d'ADN, plusieurs marqueurs appartenant à la fois à la victime et à William Fyfe vont être mis en évidence, prouvant ainsi que celle-ci avait bien été violée et tuée 19 ans plus tôt par celui qui allait devenir l'un des pires tueurs en série canadiens.

Quelle que soit son habileté à mentir et à manipuler, Fyfe ne pourra rien opposer ontre des preuves aussi accablantes. Il ne cherchera d'ailleurs pas longtemps à nier. Depuis son arrestation, il sait qu'il est perdu : « J'ai vu la peur dans ses yeux », a déclaré le sergent-détective Yves Beaulieu. Sans doute les yeux de Fyfe ont-ils un peu reflété de cette peur qu'ils avaient vue si souvent chez ses propres victimes.

 

 

Marchandages et avantages

 

 D'une psychologie fragile et instable, William Fyfe va changer d'avocat à deux reprises au cours de sa détention préventive, et fixe désormais son choix sur Maître Marc Labelle qui répond à ses exigences car Fyfe accapare son défenseur à la limite du harcèlement. L'enquête préliminaire, qui voit défiler une cohorte de témoins à charge, s'ouvre le 6 novembre 2000 à Montréal sous la présidence de la juge Suzanne Coupal, et se tient en anglais. Les arguments des accusateurs — 78 pièces à conviction et une quinzaine de rapports d'analyse sanguine –  pèsent bien lourd face aux quelques témoins présentés par la défense qui donnent plutôt l'impression d'avoir été floués par un tueur manipulateur se donnant des apparence d'honnête citoyen. Le comportement ambigu de la propre mère de Fyfe est pour le moins édifiant. Ainsi, Verna Middleton répondra sans ambages aux questions du procureur Lecours alors même qu'elle se montre acide lorsque Maître Labelle procède au contre-interrogatoire, prenant faits et cause contre son fils. La juge Coupal est aisément convaincue qu'il y a suffisamment de preuves pour la tenue d'un procès et retient les cinq chefs d'accusation pour meurtres au premier degré (c'est à dire prémédités), Janet Kuchinsky étant toujours une victime supposée de Fyfe bien qu'on ait pas de preuve tangible la concernant. On s'achemine donc vers la tenue de deux procès distinct, l'un pour les meurtres perpétrés en 1999, et l'autre pour la mort d'Hazel Scattolon.

L'avocat de Fyfe tente alors de dissocier les différentes accusations et demande la tenue de cinq procès distincts. La manœuvre est un peu grossière puisque dans ce cas, les débats ne pourraient faire référence aux autres affaires, atténuant ainsi le caractère monstrueux du parcours criminel multirécidiviste de l'accusé. Devant le refus d'une telle dissociation des accusations, Maître Marc Labelle va alors proposer un plaidoyer de culpabilité de meurtre au second degré (volontaire mais sans préméditation) afin d'éviter la tenue d'un procès coûteux et destructeur pour les familles des victimes. En effet, au Canada, le juge peut prononcer directement la sentence si l'accusé plaide coupable. Ainsi, William Fyfe échapperait à une peine de prison à vie, mais Maître Lecours, l'avocat de la Couronne ne l'entend pas de cette oreille puisqu'il dispose de preuves indiscutables. Maître Labelle va alors tenter une autre stratégie.

Incarcéré à la prison de Rivière-des-Prairies, William Fyfe craint les autres détenus qui ne cachent pas leur animosité à son égard, puisque les tueurs psychopathes sont très mal perçus par l'ensemble des prisonniers. Cette peur des autres va même jouer un rôle déterminant dans la suite de l'enquête. De plus, il se sent perdu dans ce milieu purement francophone. Enfermé 23 heures sur 24, isolé des autres détenus pour sa propre sécurité, William Fyfe cède au désespoir et tente par deux reprises de se pendre. Ainsi, l'avocat va proposer un accord à l'accusation : en échange d'un plaidoyer de culpabilité pour meurtre au premier degré, William Fyfe sera incarcéré dans un pénitencier loin du Québec. Contre toute attente, Maître Lecours refuse la proposition, sans doute parce qu'il a une autre idée derrière la tête…

Le procès pour les meurtres d'Anna Yarnold, Monique Gaudreau, Teresa Liszak-Shanahan et Mary Glen est sans cesse repoussé jusqu'au mois d'octobre 2001, ce dont personne ne se formalise. L'information est alors monopolisée par les suites des attentats à New York et Washington et de plus, les médias ne peuvent, de par la loi, diffuser des détails relatifs à l'enquête ou à la procédure judiciaire en cours. Pourtant, à la surprise générale, William Fyfe décide finalement de plaider coupable pour éviter ce procès qu'il redoute tant puisqu'il a compris qu'il n'a aucune chance de le gagner. Un procès à Montréal signifierait qu'il devrait demeurer à Rivière-des-Prairies où les autres détenus lui menaient la vie dure. Le verdict tombe, sans surprise : prison à perpétuité. Au mieux, lorsqu'il sortira, William Fyfe aura presque 71 ans. Parallèlement, Maître Labelle tente de négocier avec les services correctionnels pour faire affecter son client dans une unité psychiatrique de la Saskatchewan. Cette fois-ci, sa demande sera acceptée. Mais avant le départ de Fyfe, la police va tenter un jeu subtil de séduction et de menaces.

Le sergent-détective Yves Beaulieu de la police de Montréal (celui-là même qui a interpellé Fyfe) va aller rendre visite au tueur en compagnie du détective Lino Maurizio de la Sûreté du Québec. Habitué à un Beaulieu plutôt compréhensif, le tueur a mal évalué Maurizio qui ne s'en laisse pas compter. Même si les différences de comportement des deux enquêteurs les séparent et vont provoquer une crise entre les deux corps de police, elles ont un effet positif sur le comportement de William Fyfe qui se rapproche de Beaulieu. Dans l'après 11 septembre, l'avion de la Gendarmerie Royale pour le transfert des prisonniers n'est pas disponible et le serial killer tarde à être envoyé à Prince-Albert. Beaulieu le fait donc transférer aussi souvent que possible dans le centre d'enquêtes Nord de Montréal où Fyfe va disposer d'une cellule confortable, au grand dam des policiers de la SQ. Il va tellement prendre goût à ce relatif confort que la simple perspective de le perdre ravive sa mémoire. Questionné par les policiers à propos d'autres meurtres, il en avoue deux puis encore deux autres après une intervention musclée de Maurizio qui fait vider sa cellule. Comprenant qu'il ne sera pas maître de la situation, Fyfe n'a eu d'autre alternative que de tout avouer. Tout au plus a-t-il réussi à extorquer aux policiers la promesse que les meurtres supplémentaires ne seront pas annoncés avant son départ pour la Saskatchewan. Mais a-t-il raconté tout ce qu'il avait à dire ?

 

 

Les victimes oubliées de William Fyfe

 

Sous la pression de la police et afin de préserver ses privilèges en détention, William Fyfe avoua quatre autres meurtres : Suzanne Marie Bernier (+ 17-10-79, non représentée), Nicole Raymond (+ 14-11-79), Louise Poupart-Blanc (+ 26-09-87), Pauline Laplante (+ 09-06-89) (© le journal de Montreal, Marc Pigeon, Allô-Police).

Dans son livre, "William Fyfe, tueur en série ; autopsie d'une enquête policière", Marc Pigeon décrit en détail les subterfuges déployés par Beaulieu pour faire parler le serial killer. Curieusement, ce sera en utilisant des arguments très terre-à-terre qu'il y parviendra, alternant promesses de menus avantages et menaces d'un retour à la prison de Rivière-des-Prairies. Bien que le SPCUM démente officiellement que Fyfe ait bénéficié d'une régime de faveur, les enquêteurs de la SQ tels que Maurizio critiquent ouvertement cette stratégie qui offre à un tueur en série un "condo de luxe" en guise de cellule. Pourtant, la stratégie va payer, et William Fyfe va raconter quatre nouveaux meurtres, dans les détails. « Quand il raconte ses crimes, c'est comme s'il les vivait à nouveau. Il raconte tout ça froidement comme s'il décrivait un film. Il se souvient de tout : un banc de neige, un objet sur le balcon, la porte par laquelle il est entré, etc… » rapporte un policier. Curieusement, Fyfe ne donne aucun détail sur les sévices sexuels qu'il a fait subir à ses victimes.

La première d'entre elles fut une certaine Suzanne-Marie Bernier, une secrétaire de 62 ans qui habitait à Montréal, retrouvée chez elle violée et égorgée le 17 octobre 1979. De l'aveu même de Fyfe, il avait aperçu la pauvre femme à sa fenêtre alors qu'il attendait l'autobus et avait soudain éprouvé le violent désir de la tuer. Le plus ironique, sans doute, est qu'à l'époque des faits, William Fyfe était en détention et avait bénéficié d'une permission de sortie d'une journée. Un mois plus tard, c'était le tour de Nicole Raymond, une habitante de Pointe-Claire au sud de Montréal, elle aussi violée et poignardée. Elle devait être la plus jeune victime du tueur qui semblait préférer les femmes mûres. Dans les deux cas, William Fyfe avait utilisé un subterfuge pour s'introduire dans l'immeuble puis dans l'appartement des victimes puisqu'il n'y avait aucun signe d'effraction. Il avait ainsi mis au point un modus operandi pour des meurtres qu'il allait commettre 20 ans plus tard. Si on le croit sur parole, Fyfe semble s'être calmé pendant 8 ans, jusqu'en 1987, année où il tua de nouveau. Seule et isolée dans sa maison des Laurentides, région où le tueur demeurait alors, Louise Poupart-Blanc fut retrouvée "nue et  charcutée" par une amie que sa fille avait appelée car elle s'inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de sa mère. Attachée avec des fils électriques, elle avait été bâillonnée et frappée de dix-sept coups de couteaux qui avaient provoqué une hémorragie massive. Au cours des semaines précédentes, trois agressions sexuelles avaient eu lieu dans le secteur de Sainte-Adèle où habitait Louise Pourpart-Blanc, et à l'annonce de sa mort, la population paniqua en imaginant qu'un sadique rôdait dans la région. Deux ans plus tard, le corps de Pauline Laplante fut retrouvé à l'identique de Louise Poupart-Blanc, ligoté, violé et transpercé de trente-sept coups de couteaux. Là encore, sa carte de débit manquait, et un retrait avait eu lieu peu de temps après l'heure supposée du crime. Il n'avait malheureusement pas été possible d'identifier le fraudeur, soit parce que l'image de la vidéo surveillance n'était pas claire, soit parce qu'elle n'existait pas. Bien entendu, la police avait relié ces deux derniers meurtres dont les modes opératoires étaient si semblables, mais devant les indices difficilement exploitables et l'absence de nouveau crime, les affaires avaient été classées.
 

Portrait robot de l'assassin de Pauline Laplante diffusé par la Sûreté du Québec en 1989 et portrait de William Fyfe en 1985 (© Sûreté du Québec, Marc Pigeon).

La
Sûreté du Québec prétendait que si on l'avait laissé moisir dans la prison de Rivière-des-Prairies, William Fyfe aurait sans doute avoué d'autres meurtres. En effet, comment justifier ces longues périodes d'accalmies, même si cela pouvait s'expliquer par le fait que la vie en couple masquait ses pulsions et qu'au contraire, les ruptures sentimentales les avivaient ? Peut-être Fyfe avait-il tué d'avantage… En revanche, il nia farouchement toute implication dans la mort de Janet Kuchinsky retrouvée assassinée à Pierrefonds en bordure d'une piste cyclable. Avec le recul, on est tenté de le croire puisque la victime et les circonstances sont bien différents de ce que le tueur recherchait. Il est en revanche fort probable que William Fyfe est impliqué dans la série de viol qui défraya la chronique sur une période de 18 mois en 1984 et 1985 dans la région de Montréal. Connu sous le sobriquet de "Plombier du poste 25", allusion faite au numéro du poste de police qui contrôlait le secteur où avaient lieu les viols, le maniaque aurait fait une cinquantaine de victimes. Bien entendu, les enquêteurs comparèrent des photos de William Fyfe prises au milieu des années 80 avec le portrait robot du violeur : « C'est comme si on mettait deux exemplaires de la même photographie un à côté de l'autre » devait déclarer un policier impliqué dans l'enquête. Pourtant, la police renonça à relancer l'enquête pour différentes raisons : humaines d'abord (pourquoi raviver la douleur des victimes 17 ans après les faits ?), financières (les analyses ADN coûtent très cher), mais surtout parce que la preuve de sa culpabilité n'aurait pas valu à William Fyfe une peine plus sévère. Prouver son implication dans d'autres meurtres n'alourdira pas non plus sa peine pas plus qu'elle n'allègera le désarroi des familles de victimes. Reste peut-être à comprendre les motivations de Fyfe maintenant que nous connaissons presque tout de son
modus operandi. Il est clair que les raisons de ses actes ne sont pas seulement crapuleuses. Le vol des cartes de crédit n'est qu'un "à côté", une justification pour torturer et tuer. Il est évident que si William Fyfe avait eu à ce point besoin d'argent, il aurait eu recours au vol par effraction — ce qu'il savait faire — plutôt qu'à l'agression. En cela, il est un authentique serial killer, dépourvu d'humanité et de remords.

Sa manière d'agir est assez proche de celle de Serge Archambault, un tueur en série québécois qui opéra de 1989 à 1992 dans la même région que Fyfe. Bon père de famille et citoyen au-dessus de tout soupçon, ce tueur surnommé le "Boucher de Saint-Eustache" assassina trois femmes. Par un curieux signe du destin, Archambault fut également confondu par la science qui contribua pour une large part à son identification. Comme lui, Fyfe est un type plutôt banal qui cache, derrière une façade de médiocrité, un monstrueux cœur de pierre.

[Carte]

Bibliographie :

• Marc Pigeon, William Fyfe, tueur en série / Autopsie d'une enquête policière, Lanctôt, 2003.


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© Christophe Dugave 2008 
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